Jean Moulin, un héros très discret
- Emma Grimont
- 19 mars
- 17 min de lecture

À la Libération, la France qui connaissait déjà le général de Gaulle à travers Radio Londres découvre l’autre figure emblématique de la Résistance française : Jean Moulin, un homme de l’ombre qui a œuvré pour libérer le pays du joug allemand et est mort avant de pouvoir assister à l’avènement du fruit de son œuvre clandestine. Mais qui était cet homme dont la postérité ne retient que son héroïsme ?
Dans l’inconscient collectif, Jean Moulin est ce symbole de la Résistance dont nous vient tout de suite à l’esprit un personnage à l’aspect énigmatique, vêtu de noir, avec un chapeau de la même couleur et une écharpe. Il n’est pas sans rappeler un portrait d’Aristide Bruant peint par Toulouse-Lautrec. Son visage est neutre, passe-partout, on voit là la discrétion personnifiée. Discret, c’est ainsi que son secrétaire particulier, Daniel Cordier, le qualifiait quand tant d’autres le disaient secret. Mais secret, il se devait de l’être quand il est entré dans la clandestinité de L’Armée des Ombres. Ses compagnons de la Résistance le connurent d’abord sous le nom de « Rex », puis vint « Max » quand de Gaulle en fît le réunificateur officiel de tous les réseaux de la Résistance française. Protection cruciale dans le milieu de la Résistance, chaque membre était connu les uns des autres sous des pseudonymes pour ne pas être repérés, ils ignoraient donc que le co-fondateur du Conseil National de la Résistance (CNR) était un dénommé Jean Moulin, qu’il avait été le plus jeune préfet de France, dans la ville de Chartres, avant que l’armistice appelé par le Maréchal Pétain ne tire un trait définitif sur ses fonctions. Il avait été passionné par l’art pictural et était lui-même un dessinateur et un peintre. Un républicain laïque de gauche qui aimait profondément son pays et ses concitoyens au point de mourir pour eux, à l’instar de Vercingétorix, son personnage historique favori.
Le texte qui suit entend retracer le parcours d’un compatriote d’exception dans ce qu’il avait de plus humain, au-delà du symbole quasiment impénétrable de héros national.
Une enfance heureuse tâchée par une tragédie
Jean Moulin naît le 20 juin 1899 à Béziers. Il est le troisième enfant d’Antoine-Émile Moulin et de Blanche-Elisabeth Pègue. Son père, Antoine-Émile Moulin est professeur d’histoire et de géographie au collège Henri IV de Béziers qui fait partie intégrante du lycée du même nom, et conseiller général de l’Hérault. Il est un fervent laïque républicain à une époque où la République n’allait pas encore de soi, tant le royalisme continuait à avoir d’ardents défenseurs, Antoine est attaché à des valeurs de gauche et, franc-maçon est membre de la loge Action Sociale. Quant à sa mère, c’est une femme discrète, effacée, dont on ne sait d’elle qu’elle était catholique et a enseigné elle-même le catéchisme à ses trois enfants. Son grand frère, Joseph, de 12 ans son aîné devient son parrain lorsque le petit Jean est baptisé le 6 août 1899 à l’Eglise de Saint-Vincent-de-Saint-Andiol, qui est le village d’où sont originaires leurs parents. Sa sœur, Laure, a 7 ans de plus que lui et dira, après la guerre, que son jeune frère était un enfant espiègle qui devenait sage dès qu’il avait un crayon à la main. Non pas un crayon pour écrire, mais pour dessiner, car dès son plus jeune âge, Jean se passionne pour le dessin, il dessine des bonshommes en commençant toujours par les pieds.
Grandissant, il affectionne les sorties à vélo avec son frère Joseph, pour lequel il voue une intense admiration, il est particulièrement dorloté par ce grand frère et Laure, sa grande sœur, avec qui, il passe son temps libre à jouer dans les Alpilles. Il vit une enfance heureuse jusqu’à ses huit ans, lorsqu’intervient un drame familial dont il ne se remettra jamais tout à fait. En 1907, Joseph décède des suites d’une péritonite après une longue agonie d’environ huit mois au cours desquels Jean avait été envoyé chez sa grand-mère pour qu’il ne soit pas témoin des souffrances de ce frère tant idolâtré. Il écrira dans un carnet, bien plus tard dans sa vie :
« Les morts ne sont pas morts tant que l’on pense à eux. » - Jean Moulin
Jean a 15 ans lorsque la Première Guerre mondiale éclate en 1914, il est inscrit au Lycée Henri IV de Béziers, le même établissement où enseigne son père. C’est un élève intelligent mais aux résultats passables, il est davantage tapageur et rêveur. À cette époque, son goût pour le dessin ne cesse de croître, il développe un talent pour la caricature à force de faire des croquis de ses professeurs. Il s’affirme aussi sur le plan idéologique, influencé par son père, il devient un patriote avec une conscience marquée à gauche, il cultive une certaine admiration pour Vercingétorix dont il loue la volonté d’unification des tribus qui constituaient la Gaule et le sacrifice pour sa patrie.
Parallèlement, il absorbe les journaux de son père pour y regarder les dessins, les vignettes et les caricatures, de Poulbot, notamment. S’en inspirant, son propre style évolue, il commence à caricaturer de plus en plus sur les événements en rapport avec la guerre et dessine des Allemands comme des militaires à tête de cochon. Il publie son premier dessin dans La baïonnette, le 28 octobre 1918.
Jean aimerait bien vivre de sa passion pour le dessin mais lorsque son père l’interroge sur sa vocation, il répond qu’il pourrait également faire autre chose, aussi son père le pousse à faire des études de droit et à postuler à des missions dans la fonction publique. Il entre donc à la préfecture de l’Hérault comme attaché du préfet.
En février 1918, Jean Moulin est mobilisé par l’armée française puisqu’il entre dans sa dix-huitième année. Il fait ses classes dans le Génie de Montpellier et son régime monte dans les Vosges à Socourt en septembre de la même année. En attendant d’aller sur le terrain, il dessine ses camarades, ses œuvres témoignant de son expérience. Au moment d’aller sur le front, l’Armistice du 11 novembre 1918 est proclamé.
L’Artiste Romanin
Une fois la guerre terminée, Jean Moulin reprend son poste d’attaché du préfet à Montpellier ainsi que ses études de droit. Il commence alors à dessiner dans les journaux estudiantins, et remporte le concours de l’Affiche du Xème Congrès de l’Union Nationale des Associations d’Étudiants. Cette œuvre sera la dernière qu’il signera de son vrai nom : « Jean Moulin ».
Muté à Chambéry, il devient le chef de cabinet du préfet de Savoie où ses tâches quotidiennes répétitives et monotones l’ennuient. Il se plonge alors davantage dans le dessin. Il dessine absolument partout et sur n’importe quel support, en plus de son carnet de croquis qu’il emmène toujours avec lui, il croque sur des menus de restaurants, des programmes de concerto ou des nappes en papier. Il y dépeint la vie mondaine locale qu’il fréquente du fait de sa position dans la fonction publique. Sa renommée s’étend et ses dessins et caricatures sont fréquemment publiés dans la presse locale et nationale.
Il mène alors deux existences dichotomiques qu’il prendra soin de séparer davantage en signant désormais ses dessins du pseudonyme « Romanin », en hommage à un château médiéval en ruines dans les Alpilles où il jouait avec Joseph qui ne quitte jamais ses pensées et dont Jean continuera à faire référence secrètement au cours de sa vie.
C’est aussi à Chambéry qu’il est exposé pour la première fois, aux Beaux-Arts, en 1922, Romanin y affiche ses dessins sur les mondanités, ses caricatures, ses aquarelles, ses sépias et ses pastels. En 10 ans, la réputation de Romanin ne cesse de grandir, surtout en ce qui concerne la caricature de la bourgeoisie française qu’il côtoie en tant que chef de cabinet du préfet, même s’il apprécie les qualités qu’offrent une vie luxueuse, il reste observateur de cette société dont l’oisiveté prête à la moquerie. Ce qui consolide sa pensée vers un dogmatisme de gauche puisque Jean Moulin, selon ses proches, est un être foncièrement bon sous des extérieurs réservés, on dit de lui qu’il est un ami incomparable et sa gentillesse influencera ses amis, il possède donc un certain charisme en inspirant autrui.
À cette époque, Jean fait l’une des premières rencontres décisives de sa vie, Pierre Cot, futur député de Savoie, avec lequel il partage les mêmes inclinaisons politiques et un amour pour le ski, Jean moulin s’étant familiarisé aux sports d’hiver avec le concours du milieu mondain de Chambéry. Dans le milieu artistique, c’est Romanin qui fait aussi des rencontres avec les grands noms de l’art moderne en France, notamment Suzanne Valadon, artiste peintre et mère de Maurice Utrillo. C’est ainsi qu’à l’âge de 24 ans, conjointement à sa vie d’artiste, Jean Moulin, alias Romanin, rend opaque la frontière qui sépare l’homme public du peintre-dessinateur en démarrant une collection d’œuvres d’art moderne. Il se montre très impressionné par Toulouse-Lautrec dans les correspondances avec ses proches. Il se fait une place de plus en plus importante dans le milieu culturel français.

Jean Moulin devient, à 26 ans, le plus jeune sous-préfet de France lorsqu’il est affecté à Albertville. Ce qui lui donne suffisamment d’importance pour être accepté en tant qu’époux par la famille de Marguerite Cerruti, qu’il courtise depuis quelques années. En effet, celle-ci vient d’un monde bourgeois et très conservateur et les idées progressistes de Jean Moulin leur sont déplaisantes. Marguerite, lassée des querelles autour de ses sujets et après une fausse-couche, quitte le domicile conjugal, mettant fin à un mariage qui aura duré moins de deux ans. Sur le plan professionnel, Jean Moulin est à nouveau muté, cette fois-ci à Châteaulin, petite commune du Finistère où il demeure sous-préfet. C’est un endroit trop paisible pour lui écrira-t-il à son père avec lequel il entretient une correspondance soutenue puisqu’il a pris une place davantage prépondérante dans sa vie depuis le décès de Joseph et avec lequel il partage un amour pour la République et une idéologie ancrée à gauche.
C’est néanmoins grâce à un collègue qu’il découvre la région bretonne et s’émerveille de ce bout du monde où les gens sont plus régionalistes que dans son sud natal, jusqu’à voir des collègues de la préfecture porter des gilets bretons lorsqu’ils ne sont pas en civil. Il aime dessiner cette population très croyante qui le fascine, même s’il est athée, il se rend chaque été à des processions catholiques et se mélange avec les habitants en se rendant à différentes festivités.
Son succès artistique devient tel qu’il est suffisamment à l’aise financièrement pour s’acheter une automobile ce qui lui permet de se rendre régulièrement à Paris, il y fréquente assidûment les brasseries de Montparnasse dont il caricature la clientèle, il se passionne alors pour le milieu artistique parisien en se rendant régulièrement dans les galeries, les musées et les expositions. Il reste néanmoins conscient de son époque, il s’inquiète de la montée des populismes en Europe, ses caricatures deviennent une échappatoire face à l’assombrissement politique.

En Bretagne, l’un de ses collègues le présente à des artistes quimpérois dont il se met à visiter souvent les ateliers, il est alors initié à d’autres arts comme la céramique, la gravure et la peinture sur bois. Il y fait alors une autre rencontre déterminante dans sa vie : Max Jacob, poète, peintre, érudit, très ancré dans les cercles artistico-intellectuels de Paris, chose qu’il a donc en commun avec Romanin. À son contact, il apprend davantage sur l’art moderne et l’âme artistique. Romanin se questionne alors sur sa propre personne : est-il un artiste ? Est-ce que les caricatures sont l’essence de l’art ?
Il abandonne graduellement la caricature. Il crée son premier atelier d’artiste dans l’une des pièces de la préfecture de Châteaulin où il s’adonne à la gravure sur bois et développe des œuvres plus profondes et intimes. Les correspondances avec son père les amènent tous les deux à l’élaboration de 2 livres qui seraient illustrés par Romanin, mais ils ne virent jamais le jour. Cette complicité entre le père et le fils qui s’admirent et se respectent mutuellement prend fin au décès d’Antoine, en 1938. Il s’inspire alors des calvaires de Bretagne, notamment sur ses gravures sur verre et arrête définitivement les caricatures. Son art mûrit jusqu’à l’œuvre la plus importante de sa vie, Armor. Cette dernière est d’abord un recueil de 7 poèmes de Tristan Corbières, un poète maudit qui fût proche de Rimbaud, un breton. Romanin décide de peindre 6 poèmes, la peinture la plus saisissante est celle de La Pastorale de Conlie. Peut-être estimait-il qu’il ne pouvait aller au-delà d’Armor dans son art, ou alors peut-être est-ce dû à son départ de Bretagne après 3 années en 1933. Mais l’artiste Romanin s’évapora pour laisser place à l’homme public, et l’homme politique Jean Moulin.
L’homme politique, le résistant
En 1933, Jean Moulin quitte donc la Bretagne pour Thonon-les-Bains, il est muté périodiquement et il gravit les échelons. Il est fait secrétaire général de la préfecture de la Somme en 1935. Sur le plan politique, il se rapproche du Front Populaire, parti politique qui rassemble toutes les gauches et qui remporte les élections législatives de 1936 et fait de Léon Blum le Président du Conseil. Son ami, Pierre Cot, devient alors ministre de l’Air et offre à Jean Moulin un poste dans son cabinet qui conçoit alors un intérêt pour l’aviation. Il est d’ailleurs la personnalité qui accueille Maryse Bastié à son retour du Brésil après un vol record de traversée de l’Atlantique en 12 heures. Il existe une trace filmée de cette rencontre, seul support où l’on peut entendre la voix de Jean Moulin.
C’est en 1937 que Jean Moulin devient le plus jeune préfet de France, lorsqu’il est nommé préfet de l’Aveyron. Mais le climat politique européen continue de l’inquiéter, le chancelier allemand Adolf Hitler, ne cachant plus ses velléités d’expansion des frontières du pays, permettrait un élargissement du nazisme et de l’espace vital qui serait nécessaire aux allemands selon son führer. En 1938, le Royaume-Uni et la France ne font que protester diplomatiquement lors de l’Anschluss, l’annexion de l’Autriche au IIIème Reich. Son dogmatisme pangermanique pousse Hitler à revendiquer la région des Sudètes en automne de la même année. Le 1er septembre 1939, la Wehrmacht entre en Pologne. Les Alliés réagissent alors et déclarent la guerre à l’Allemagne le 3 septembre 1939. Jean Moulin demande à être mobilisé, mais Albert Sarraut, le ministre de l’Intérieur, lui interdit de quitter son poste de préfet à Chartres. Sur le front de l’Ouest, la guerre connaît des premiers mois calmes, on la nomme alors « La drôle de guerre ». Les Alliés ne prennent aucune mesure. Retranchés derrière la ligne Maginot, puis au printemps 1940, l’Allemagne passe à l’offensive, défait les armées néerlandaises, belges et luxembourgeoises en un temps éclair, c’est la Blitzkrieg. Le 10 mai 1940, les Allemands entrent en France, la situation s’aggrave si rapidement que les soldats britanniques et quelques corps militaires français se voient embarqués pour l’Angleterre (épisode de Dunkerque). Affligé, le gouvernement rappelle le maréchal Philippe Pétain, héros de la Première Guerre mondiale, il devient Président du conseil le 16 juin. Le 17 juin 1940, alors que les Allemands arrivent à Chartres où Jean Moulin était devenu préfet de l’Eure-et-Loir en janvier 1939, Pétain demande l’armistice au Reich et en acceptera les conditions le 22 juin.

Ce 17 juin, des officiers de la Wehrmacht rencontrent le préfet d’Eure-et-Loir et le somment de signer une attestation accusant à tort des tireurs sénégalais pour des crimes sur les civils qu’ils ont eux-mêmes commis le 14 juin, mais Jean Moulin s’y refuse. Il est alors insulté, frappé et torturé plusieurs heures durant. Arrêté par le Colonel Karl von Thüngen, il est enfermé dans une cellule au côté d’un sénégalais, l’un de ses bourreaux lui lancera : « Comme nous connaissons maintenant votre amour pour les nègres, nous avons pensé vous faire plaisir en vous permettant de coucher avec l’un d’eux. ». Usé par la torture et déterminé à ne pas plier, ne pas parler, ne sachant pas s’il pourrait résister à davantage de sévices, Jean Moulin trouve un bout de verre brisé et se tranche la gorge, les militaires allemands le découvrent le matin suivant et parviennent à le sauver in-extremis, Jean Moulin n’ayant sectionné aucune veine importante.
Soucieux de leur réputation de soldats-gardiens moraux, ils sauvent les apparences en le soignant. Jean Moulin est contraint de travailler avec eux dans la préfecture les cinq mois suivants jusqu’à ce que le gouvernement de Vichy mis en place par Philippe Pétain le démette de ses fonctions de préfet de l’Eure-et-Loir en novembre 1940.
Jean Moulin encore à Chartres s’empresse alors de faire fabriquer de faux papiers, il se fait appeler « Joseph Jean Mercier ». Le choix du prénom est un énième hommage à son défunt frère. La France se retrouve divisée en 2 zones, la zone occupée qui comprend la moitié Nord et le sud-ouest pour jouir du front de mer sur l’Atlantique et la zone libre régie par un gouvernement installé à Vichy. Ayant quitté Chartres, Jean Moulin se fixe en zone libre où il prend l’initiative de contacter des chefs de réseaux de luttes clandestines de la zone sud. Il fait le choix de se rendre à Londres pour discuter de la situation des différents mouvements résistants de la zone libre et se propose volontaire pour servir d’intermédiaire entre la Résistance à l’intérieur de l’Hexagone et l’armée de la France Libre pilotée par le général de Gaulle depuis Londres. Il embarque pour la capitale anglaise en septembre 1941, empruntant un itinéraire prudent à travers la Méditerranée jusqu’à Lisbonne où il embarque dans un avion et arrive à Londres le 25 octobre 1941.
Il fait une nouvelle rencontre cruciale en la personne de Charles de Gaulle. Tout semble les séparer sur le plan intellectuel et idéologique, mais ils se retrouvent dans la conviction de la servitude de l’Etat français. Possédant un sens aigu de la stratégie qui n’est pas sans déplaire à de Gaulle, ils travaillent sur des méthodes pour unifier les différents mouvements de résistance, organiser leurs actions et leurs objectifs et chercher à légitimer de Gaulle en tant que chef unique de la Résistance française après son appel du 18 juin 1940. Cette ambition est aussi motivée par la volonté de légitimer le général de Gaulle auprès des Alliés. Pour cela, il est impératif que les réseaux résistants le considèrent tous comme leur représentant. Jean Moulin devient alors « Rex » et pour parfaire sa formation de résistant, il entreprend un stage rapide en parachutisme. Il est parachuté en France en pleine nuit, le 2 février 1942 dans la garrigue provençale près d’un mas qu’il possède dans lequel il se réfugie. Il rejoint ensuite la ville de Montpellier où il séjourne auprès de sa famille, il y écrit Premier Combat, un mémoire retraçant l’épisode malheureux de Chartres.
Arrivé ensuite à Lyon qui devient la capitale des réseaux de résistances françaises, il engage un homme connu sous le pseudonyme « Alain », qui a été parachuté à Montluçon quelques semaines auparavant. Alain est, aux yeux des civils, un jeune homme nommé Daniel Cordier qui a vécu dans la bourgeoisie conservatrice de Bordeaux, élevé aux idées de Maurras. L'armistice de juin 1940 l’accable et l’appel du 18 juin 1940 par Charles de Gaulles le remplit à nouveau d’espoir. Il se pense antisémite jusqu’au jour où, lors d’une mission à Paris, il croise un père et son fils portant des vêtements que viennent tâcher des étoiles jaunes brodées. Sa sensibilité naturelle ne peut tolérer une telle situation. Alain devient donc le Secrétaire Particulier de Rex et vouera une admiration sans borne pour celui-ci tout au long de sa vie. Rex et Alain organisent des rencontres avec les chefs des trois principaux réseaux de résistance clandestine de la zone libre : Henri Frenay du groupe Combat, Emmanuel d’Astier de la Vigerie du groupe Libération et Jean-Pierre Lévy du groupe Franc-Tireur. Très rapidement, des rivalités apparaissent. En outre, ils sont réticents à l’idée de suivre les ordres d’un homme basé à Londres qui ne connaîtrait pas la situation territoriale. Dans une conversation privée avec Alain, Max montre un agacement inhabituel. Il estime qu’il est irresponsable de se quereller sommairement lorsque le temps joue contre eux.
Le 11 novembre 1942, la Wehrmacht envahit la zone libre en représailles du débarquement des Alliés au Maghreb qui a eu lieu le 8 novembre. Jean Moulin s’afflige de voir arriver les troupes allemandes dans les rues de Lyon, la capitale de la Résistance. L’urgence de l’unification des résistances et la reconnaissance de Charles de Gaulles comme seul chef est au cœur des préoccupations de Rex, sachant que Roosevelt, le président des États-Unis souhaite l’écarter au profit du Colonel Giraud qui est moins farouche que de Gaulles à l’égard de Vichy. En outre, Jean Moulin se crée une couverture dans le civil, il met à profit ses connaissances en art et sa collection en établissant une galerie d’Art à Nice portant le nom de Romanin qui sera gérée par Colette Pons en son absence. Cette couverture justifiera ses nombreux déplacements. Sur le point de se voir concrétiser l’unification des réseaux clandestins, il entreprend un nouveau voyage à Londres qui durera un mois au cours duquel on lui confère les pleins pouvoirs dans la France Occupée, il se fera dorénavant appeler « Max ».
Il rentre à Lyon où des difficultés persistent dans l’organisation de l’unification des mouvements résistants. Cependant Max a un argument persuasif. Londres lui envoie régulièrement des valises d’argent. C’est donc le 27 mai 1943 au 48 de la rue Dufour dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés à Paris que 17 représentants des réseaux de résistance se réunissent à la demande de Max. Au bout d’une heure de débat, l’unification des mouvements et l’allégeance à Charles de Gaulles comme seul chef de la Résistance sont actés. Le Conseil National de la Résistance (CNR) est né. Rex a atteint son but, mais le temps n’est pas aux réjouissances car il se sait activement recherché par Vichy et la Gestapo.
L’arrestation des hommes de Caluire

Le 21 juin 1943, André Lassagne, membre du CNR, organise une réunion dans la maison que le Docteur Dugoujon, également résistant, a mis à disposition du réseau car elle s’avère être pratique pour y tenir des rencontres clandestines grâce à une issue de secours située à l’arrière de la bâtisse. Les principaux responsables militaires se sont réunis pour nommer le Chef de l’Armée Secrète à la suite de l’arrestation du 9 juin de Vidal, au civil Charles Delestraint, un général militaire dont Charles de Gaulles avait été auparavant subordonné, qui occupait ce poste. La maison se trouve à Caluire, une ville située juste au nord de Lyon. Max et deux autres hommes arrivent en dernier. Pour se protéger, Max a de faux-papiers sur lui ainsi qu’une ordonnance pour consulter le Docteur Dugoujon. Il se fait passer pour un décorateur lyonnais du nom de Jacques Martel. Ils s’installent dans la salle d’attente où Max est désagréablement surpris par la présence de René Hardy. Il avait été arrêté avec Charles Delestraint et il ne devrait pas être là. Quinze minutes plus tard, des bruits surprennent le groupe et la Gestapo entre avec fracas dans la pièce. André Lassagne, Albert Lacaze, Emile Schwarzfeld, Bruno Larat, Raymond Aubrac, Henri Aubry, les dirigeants de la Résistance, Jean Moulin et le Docteur Dugoujon sont arrêtés et emmenés au Sipo SD, le service de traque des résistants, où les attend Klaus Barbie. Alors qu’ils sont menottés, René Hardy, lui, a juste les mains liées par une cordelette et parvient à s’échapper. Klaus Barbie, que l’on surnomme le « Boucher » de Lyon occupe la fonction de Obersturmführer.
Depuis des mois il est obsédé par l’idée de capturer Rex alias Max pour anéantir la Résistance française par le haut. Max, quant à lui, tient à rester le plus serein possible, il reste doté de faux papiers d’identités. Les prisonniers de Caluire sont d’abord envoyés à l’École du service de la Santé militaire (qui deviendra plus tard le Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation) puis à la prison allemande de Montluc où la torture commence instantanément. Au bout de deux jours de torture, Henri Aubry craque et pointe le doigt vers Max. Dès lors, Klaus Barbie laisse libre-court à sa cruauté qu’il réserve tout particulièrement à Max. Jean Moulin ne plie pas, il dessine Klaus Barbie, le représentant sous la caricature d’un cochon coiffé d’une casquette militaire dotée d’une croix gammée. Il a eu raison de compter sur le tempérament de son bourreau, celui-ci s’acharne de plus belle sur Max.
On le transfert au locaux parisiens de la Gestapo le 28 juin où la torture continue. L’armée allemande le déclare officiellement décédé le 8 juillet 1943 en gare de Metz à deux heures du matin, mais des doutes persistent sur la date officielle de sa mort, on soupçonne que c’est arrivé à Paris. Jean Moulin avait 44 ans. Sa famille n’apprendra son décès que le 19 octobre 1943. Sa sœur et ses proches n’acceptent pas sa mort et pensent même le revoir à la Libération. Le courage était une qualité visiblement familiale, Laure n’hésite pas à monter à Paris pour confronter les allemands afin d’obtenir des informations sur la disparition de son frère car elle ne croit pas à la version officielle. Son corps a été identifié après la guerre. La police française était allée chercher sa dépouille à la Gare de l’Est le 9 juillet 1943 pour l’incinérer. Ses cendres sont recueillies dans l’urne funéraire n°10137 au cimetière du Père-Lachaise.
La postérité

Le 19 décembre 1964, entrent au Panthéon de Paris, les cendres d’un héros national au destin tragique sous les paroles tremblantes d’André Malraux, ministre des Affaires culturelles dans un discours devenu aujourd’hui indissociable de la personne qu’était Jean Moulin. Son bourreau, Klaus Barbie, s’est réfugié en Amérique latine comme tant d’autres de ses comparses nazis après la guerre où il se crée à son tour une fausse identité, « Klaus Altmann ». Bien qu’aidé par les services secrets états-uniens, le traqueur d’alors est traqué par la France. Interviewé en 1972 par le journaliste français Ladislas de Hoyos, Barbie se trahit en laissant des empreintes digitales lorsqu’il s’empare d’une photographie de Jean Moulin. Après des années de luttes pour obtenir le transfert de Barbie depuis la Bolivie, il arrive en France, où le Garde des Sceaux de l’époque, Robert Badinter, le fait emprisonner une semaine dans la cellule de Jean Moulin à la prison de Montluc. Il est condamné à la prison à perpétuité le 4 juillet 1987 et meurt le 25 septembre dans l’Hôpital Lyon-Sud à Pierre-Bénite. C’est finalement une photographie de Jean Moulin qui aura servi à dénoncer l’un des pires nazis. L’image d’un homme rendu éternel, car si l’on suit son raisonnement, il ne peut mourir si l’on pense à lui.