Josette Torrent, 12 ans, résistante
- Emmanuelle Adam
- 9 mars
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : 10 mars

À l’âge de 63 ans en 1993, Josette Torrent a décidé de sortir d’un silence long de 50 ans. Elle venait d’apprendre, dans un article du journal « L’indépendant », que la plaque de rue dédiée à son père, portant l’inscription « Michel Torrent, martyr de la résistance », allait être réduite à « Michel Torrent ». Elle allait se battre pour préserver la mémoire de son père, et briser le silence pour témoigner, révélant ainsi une partie de sa vie que personne, pas même sa mère, sa sœur, ni son mari, n’avait jamais soupçonné.
Née en 1930 à Perpignan, Josette a passé ses plus belles années à Saint-Malo, où sa famille s’était installée pour le travail de son père, Michel Torrent. Elle était très liée à lui et l’accompagnait dans ses activités, jusqu’à sa mobilisation en 1939. Les Allemands étaient entrés si bruyamment dans la ville que ce souvenir lui donnait la nausée. Josette avait dès lors nourri un ressentiment très fort. À mesure que sa haine pour les envahisseurs grandissait, son sentiment d’appartenance à la France se renforçait.
« Avant, je me sentais constamment en décalage. Catalane en Bretagne. Bretonne en Catalogne. Mais, depuis qu'ils sont là, je me sens résolument française. C'est nouveau, ça. » - Josette Torrent
À la suite de sa démobilisation en 1940, Michel Torrent choisit de s’établir en zone libre, dans l’espoir que sa famille puisse l’y rejoindre. Thérèse, la mère de Josette, prit quelques vêtements et dissimula, suivant l’idée de la toute jeune fille, leur argent dans un poupon. Elles quittèrent, elle et ses deux filles, Saint-Malo occupée, et se lancèrent sans laissez-passer dans un dangereux périple. Elles échappèrent de peu à la mort lors d’un bombardement du train qu'elles eurent la chance de rater et parvinrent finalement à retrouver Michel à Perpignan, en zone libre. La petite Josette a alors mené une vie presque ordinaire, malgré les restrictions imposées par la guerre, jusqu’au 1er septembre 1942, où elle découvrit son père tombé au sol.
Souffrant et empêché, il avait besoin qu’elle le remplace pour une tâche d’une importance cruciale. Josette n’avait alors 12 ans et jamais entendu parler de Résistance. Sa mission consistait à transmettre un document à un homme qu’elle devrait croiser dans un tunnel. Elle n’avait aucune idée du contenu de l’enveloppe, ni de l’identité de cet homme, si ce n’est qu’il porterait un chapeau, et sifflerait la mélodie de « Auprès de ma blonde ».
Son père lui expliqua que leur rôle dans cette « petite armée intérieure », appelée Résistance, devait rester secret, et l’avait mise en garde sur les dangers de cette mission. Il lui avait donné le conseil qu'elle suivit scrupuleusement, non seulement à ce moment-là, mais pendant longtemps encore : toujours garder le silence. Deux jours plus tard, il lui annonça que sa mission avait été un succès et qu’elle avait aidé la France. Depuis la mobilisation de son père, ils partageaient un amour commun : leur pays était comme une personne précieuse à protéger : il fallait sauver « France », et ces Allemands n’avaient rien à faire ici. La jeune fille était alors toute volontaire pour de nouvelles missions.
Michel Torrent avait arrangé une cachette dans la couverture d’un livre appartenant à la jeune écolière : un atlas. Pendant les deux années qui suivirent, Josette allait l’utiliser pour remplir ses missions d’agent de liaison. Elle devait se rendre dans un parc public près de la gare, s’asseoir sur un banc et poser ses livres d’école à ses côtés. Lorsqu’un homme venait s’asseoir et donnait un mot de passe, elle devait poser le manuel sur la pile. Il échangerait alors son atlas contre un autre, identique, avant de partir.
Josette ignorait tout des hommes à qui elle remettait les documents. Elle ne devait jamais les regarder, ne bouger que les yeux. Plus tard, elle apprit même à coder. Elle ne devait jamais poser de question ; pourtant, un jour, elle eut l’audace de demander qui était ce « Rex » avec qui il fallait échanger des informations. Le père répondit qu’il était le « grand patron », et qu’elle ne devait plus jamais parler de lui. Ce n’est que bien des années plus tard qu’elle apprit qu’il s’agissait de Jean Moulin… Elle découvrit également, des années après, que des résistants veillaient sur elle à chaque mission, s’assurant qu’elle ne rencontre pas de problème.
La jeune agente opérait dans l’ombre jusqu’à l’arrestation de son père en mars 1944. Conformément à ses instructions, elle dégonfla rapidement une roue de son vélo et se rendit à une maison qu’il lui avait désignée. Elle devait demander au propriétaire s’il avait une pompe à vélo, son père étant absent pour l’aider. Par la suite, elle s’empressa de brûler tous les documents et codes en lien avec leurs activités, soigneusement cachés dans le creux des roseaux de leur jardin.
Michel Torrent demeura lui-même silencieux, même sous la torture, et mourut dans un camp avant la libération. Au retour des prisonniers de guerre, Josette se rendait chaque jour à la gare, un portrait de son père à la main, pour le retrouver. Elle se souvient de la peur qui l’envahissait à l’idée de ne pas le reconnaître, tant les survivants étaient amaigris, ne lui laissant voir que leurs yeux. Un homme, revenu du camp de Flossenbürg, lui annonça la triste nouvelle du décès du résistant. Pourtant, Josette, refusant cette réalité, continua longtemps de le rechercher.
Incapable de croire à sa disparition, elle était persuadée qu’il était là, quelque part, pour la protéger.
Ce n’est qu’en 1993, lorsque le statut de Jean Torrent comme « martyr de la Résistance » allait être effacé de la plaque de rue, qu’elle prit véritablement conscience de cette perte tragique.
Elle décida alors de révéler son secret afin de témoigner auprès des jeunes de son rôle en tant qu’agent de liaison, redoutant que l’histoire ne laisse sa place à l’oubli. Convaincue de sa transmission de la mémoire, tant pour son pays que pour son père, elle s’engagea à partager son récit.
En 2023, Josette Torrent publie un livre autobiographique intitulé J’avais 12 ans et j’étais résistante, coécrit avec deux journalistes, où elle raconte son rôle dans le réseau Gallia. Elle partage également son témoignage auprès des médias. On apprend qu’elle n’a jamais ressenti de peur pour sa propre vie, persuadée d’être protégée par son père.
« Jamais pleurer, jamais avoir peur, rien d'impossible, c'étaient les mots de mon père. » - Josette Torrent
On peut comprendre comment, plongée si jeune dans une culture du silence et protégée par la figure héroïque de la Résistance, la petite Josette s’est construite, au point de refuser à sa conscience la disparition de son père.
Seul objet témoin de son rôle dans la résistance : son atlas, qu’elle n’a jamais pu se résoudre à brûler, car il contenait un dessin de son papa : un drapeau français.
Aujourd’hui, elle reste encore émue de garder cette sensation qu’il est toujours près d’elle.
« Si je le brûle, je nous protège. Mais alors je ne laisse rien. Rien de notre secret, rien de nos messes basses près du potager, rien de nos randonnées jusqu’au kilomètre 1 par une nuit de pleine lune, rien de nos messages codés, des lettres, des mots de passe, des échanges, des renseignements. Rien de la lutte, de notre résistance. Rien de nous. « Tu ne peux pas me demander ça, papa. Cet atlas, c’est nous. C’est toi et c’est moi. » - Josette Torrent