Les enfants résistants
- Philippe Veillon
- 23 mars
- 10 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 1 jour

Quand on évoque la Résistance, la mémoire collective retient le plus souvent les opérations militaires réalisées par des adultes, telles que le sabotage d'un pont ou un attentat contre un officier nazi.
Le rôle des enfants dans la Résistance est rarement évoqué, ou tout au moins sous-estimé, un manque de légitimité également rencontré par les femmes résistantes pendant longtemps.
Leur contribution à la libération de la France a pourtant été loin d’être secondaire. On estime en effet qu’environ 5% des résistants avaient moins de 17 ans. Quant à leurs multiples actions clandestines, elles ont pris toute leur part dans la lutte contre l’occupant.
La manifestation des lycéens et étudiants le 11 novembre 1940
Cet événement, considéré comme l’un des premiers actes publics de résistance, et peut-être le plus emblématique, est le fait de jeunes patriotes.
Suite à l'armistice du 22 juin 1940, l'occupation de Paris et le début de la politique collaborationniste du maréchal Pétain sont vécus comme une humiliation par les Parisiens.
En réponse à la décision du gouvernement de Vichy de supprimer la commémoration du 11 novembre 1918, 3000 collégiens, lycéens et étudiants se rassemblent sur la place de l'Étoile et devant la tombe du Soldat inconnu le 11 novembre 1940, aux cris de « Vive la France » ou « Vive De Gaulle » et en chantant La Marseillaise.
Cette manifestation, durement réprimée par la police française et les occupants nazis, se traduira par l’arrestation de plus de 200 jeunes, avec des peines d'emprisonnement parfois très sévères.

Des formes de résistance variées
De la résistance civile…
Parallèlement aux actions collectives publiques comme la manifestation du 11 novembre 1940, une résistance clandestine se met en place dans diverses organisations ou au sein de la cellule familiale, dans laquelle les enfants sont impliqués, parfois dès leur plus jeune âge.
Marcel Pinte, dit « Quinquin », n’a que 6 ans en 1944 lorsque ses parents résistants lui confient la responsabilité de passer des messages et des colis aux maquisards des environs.
Ce rôle d’agent de liaison était souvent affecté aux enfants, ceux-ci éveillant moins les soupçons que les adultes, régulièrement contrôlés. Ils pouvaient ainsi agir plus librement que leurs aînés.
Josette Torrent, aujourd’hui âgée de 94 ans, devient à 12 ans agent de liaison pour son père.
« En 1943, nous avons déménagé à Perpignan, pensant que la vie y serait plus facile. C’est là que mon père et moi sommes entrés en résistance. Il avait fait une double couverture avec mon atlas de géographie pour passer des messages. Avant d’aller à l’école, j’allais dans le jardin public le matin, je m’asseyais sur un banc et je mettais mes livres à côté de moi. Ensuite, quelqu’un qui arrivait par le train, depuis Montpellier ou Toulouse, venait et échangeait mon atlas contre un autre identique. » témoigne-t-elle.
Quant à Jean-Jacques Auduc, c’est une mission d’espionnage périlleuse qui lui est confiée le 21 septembre 1943 alors qu’il n’est âgé que de 12 ans. En feignant de jouer avec son cerf-volant, il doit surveiller le terrain d'aviation du Mans, contrôlé par des gardes allemands, et confirmer la présence de bombardiers ennemis. Il découvre alors que les avions sont en réalité des leurres en bois !
Ces quelques exemples illustrent la diversité des actions menées par les jeunes résistants. Transmission de messages, renseignement, décodage de messages : tous ces actes de résistance, s’ils n’ont pas l’envergure des opérations armées, ne doivent cependant pas être dévalorisés. Chaque geste de résistance, chaque action même infime ou en apparence banale, prend sa place dans le processus. Chacun apporte sa pierre à l’édifice selon ses moyens.
Robert Birenbaum insiste dans son livre 16 ans, résistant sur l’importance de la propagande, notamment au début, car il était essentiel à cette période de gagner la bataille de l’opinion. C’était un combat quotidien. Cela pouvait passer par la perturbation de la projection des actualités dans les salles de cinéma, le gribouillage d’affiches de propagande ennemies ou la distribution de tracts appelant à résister.

…à la résistance armée
Si les plus jeunes ont été essentiellement affectés à des postes non-combattants, les adolescents ont également pris part à des actions armées.
C’est le cas d’Henri Fertet qui, dès ses 16 ans, rejoint un groupe de résistants près de Besançon qui sera, quelques mois plus tard, intégré dans l’organisation des Franc-Tireurs et Partisans (FTP). En tant que chef d’équipe, le jeune Henri participe à plusieurs opérations au printemps 1943 : attaque du poste de garde du fort de Montfaucon dans le Doubs pour s’emparer d’un dépôt d’explosifs, destruction d'un pylône à haute tension, attaque d'un commissaire des douanes allemand dans le but de subtiliser des armes, des uniformes et des papiers. Lors de cette intervention, Henri Fertet tire sur le commissaire et le blesse mortellement.
Les actions violentes ne sont pas le seul fait des jeunes hommes.
Les sœurs Oversteegen, Freddie et Truus, s’enrôlent dans la Résistance alors qu’elles sont âgées de 14 et 16 ans. Issues d’une famille néerlandaise de résistants qui accueille et cache des personnes juives à leur domicile, elles commencent par distribuer des tracts antinazis, puis participent à plusieurs actions de sabotage de ponts et de voies ferrées. Elles commettront ensuite plusieurs assassinats de soldats nazis, en leur tirant dessus depuis leur vélo ou en les attirant dans les bois pour les tuer après les avoir séduits.

Un danger permanent
Quelle que soit la mission, la menace est sans cesse présente, et les jeunes résistants ne prennent pas moins de risques que les adultes.
Le jeune Quinquin a été tragiquement tué à l’âge de 6 ans et 4 mois par un tir accidentel d’un maquisard.
Jacques Lorenzi, qui a rejoint la Résistance à 13 ans, tombera sous le feu ennemi deux ans plus tard à Aubervilliers lors d’une mission, le 23 août 1944.
Lorsqu’un jeune résistant est arrêté par les Allemands ou la police française, les plus sévères sanctions peuvent lui être infligées : torture, déportation, condamnation à mort. Leur âge n’est pas une excuse ou une circonstance atténuante.
Marceline Loridan-Ivens, née Rozenberg, de confession juive, rejoint la Résistance avant d’avoir 15 ans avec son frère et sa sœur aînée. Capturée avec son père par la Gestapo, ils sont tous les deux déportés à Auschwitz-Birkenau. Elle survivra au camp, contrairement à son père.
Henri Fertet fusillé à 16 ans le 26 septembre 1943 a payé de sa vie son engagement dans la Résistance.
Les raisons de leur engagement
Pour l'historien François Broche :
« Il n’existe pas de typologie de l’engagement dans la Résistance, chaque engagement est particulier. »
Et il cite l’exemple de Madeleine Riffaud, devenue résistante un peu par hasard à l’âge de 16 ans, après s’être sentie humiliée par des Allemands, qui l’avaient importunée sur un quai de gare puis fait tomber à terre après avoir reçu un coup de pied aux fesses.
En règle générale, l’environnement dans lequel vivaient ces enfants était cependant déterminant.
L’entourage familial
Du fait de leur jeune âge, nombre de ces enfants se sont engagés dans la Résistance en suivant l’exemple de leur famille, qui les associait à leurs activités.
Josette Torrent est entrée en résistance dans le sillage de son père, qui lui demande, alors qu’il est victime d’un malaise, de le remplacer pour se rendre à un rendez-vous clandestin et remettre une enveloppe à un homme.
Pour Robert Birenbaum, c’est sa tante Dora qui est à l’origine de son engagement à l’âge de 16 ans, suite à la rafle du Vel d’hiv. Elle-même communiste et résistante, elle lui transmet les valeurs de courage et d’honneur. « Elle me fit comprendre rapidement, en très peu de mots, qu’il valait mieux vivre debout, dans la dignité. Que nous devions nous battre », confia-t-il.
Mais certains ont rejoint les rangs de la Résistance à l’insu de leurs familles, comme ces jeunes adolescents âgés de 15 à 19 ans, qui traversent la Manche en canoë en 1941, sans prévenir leurs parents, afin de rejoindre les Forces françaises libres en Angleterre.
L’environnement militant
Pour les jeunes membres d’une structure politique ou syndicale, le contexte est propice à l’action. Même si toutes ces organisations ne donnent pas de directives pour résister, certains mettent leurs convictions et leurs idéaux au-dessus de leur parti ou syndicat.
On pense bien sûr à Guy Môquet, jeune militant communiste de 16 ans, qui n’a pas attendu la rupture du pacte germano-soviétique suite à l'opération Barbarossa pour entrer dans la clandestinité. Pour lui, la lutte est le seul moyen de combattre l’ennemi. Dès 1940, il distribue des tracts et mène des opérations de sabotage, passant outre les consignes de l’Internationale soviétique.
Résister ? une évidence !
À l’image de Guy Môquet, l’humiliation de la défaite et la présence de l’occupant provoquent la haine des Allemands et du régime de Vichy.
Dans ce contexte, pour de nombreux jeunes, il n’y a pas d’autres options que de résister, c’est un devoir. Le danger, ils n’y pensent pas, cela reste une notion abstraite.
Josette Torrent témoigne : « Ce que je voulais, c'était mettre les Boches en dehors de France, c'est tout… Quand j’ai aidé mon père dans la Résistance, c’était pour aider la France. »
Ce sentiment patriotique est également partagé par Paul-Marie de La Gorce, profondément marqué par l’occupation de la France. Ne supportant pas le régime collaborationniste de Vichy, il s’engage dès 14 ans dans la Résistance après avoir écouté l’appel du Général de Gaulle.
Le goût de l’aventure
L’engagement dans la Résistance revêt parfois des motivations plus surprenantes.
Ainsi, pour les engagés dans le Bataillon du Pacifique, la recherche de l’aventure est indissociable du fort désir de contribuer à la défense de la patrie.
Ces jeunes Tahitiens et Calédoniens, qui n’ont pour la plupart jamais quitté leur île, se lancent dans cette grande expédition risquée avec leurs guitares et leurs chants.
Ari Wong Kim, alors âgé de 16 ans, était parmi ceux-là, après avoir usurpé l'identité de son frère car trop jeune pour pouvoir partir. « On était fous, on partait se promener », témoignera-t-il plus tard.
Au printemps 1942, ces jeunes soldats participent à la bataille de Bir Hakeim dans le désert libyen, aux côtés des forces françaises libres face à la célèbre Afrikakorps de Rommel.
De ces combats héroïques qui ont mis en échec l’armée allemande, 175 des 600 volontaires du bataillon ne reverront pas leurs îles.

Des qualités qui forcent le respect
Une jeunesse si mature
Un des éléments frappants qui caractérisent ces jeunes, c’est la maturité dont ils font preuve. Ils ont pleinement conscience de l’importance de leurs tâches, des risques encourus et des précautions à prendre.
François Broche : « On pourrait estimer qu’il y a une part d’inconscience, qu’ils ne mesurent pas tous les risques qu’ils courent. En fait, je ne pense pas que ce soit une bonne analyse. C’est un mélange de courage et de refus d’assumer le risque ».
Malgré leur jeunesse, certains ont même occupé des postes de responsabilité. Ainsi, Robert Birenbaum, dès ses 16 ans, est notamment chargé de 1942 à 1944 du recrutement pour les Francs-Tireurs et Partisans (FTP).
Bien qu’ils sachent que le moindre faux-pas peut conduire aux pires conséquences, ces jeunes montrent un sang-froid remarquable au cours de leurs missions.
En dehors de leurs activités clandestines, ils mènent leur vie de façon la plus normale qui soit afin d’éviter d’éveiller les soupçons. Ils vont à l’école, aident leurs parents à la ferme ou dans leurs tâches ménagères, jouent avec les autres enfants. Mais la discrétion est le maître-mot, y compris vis-à-vis de leur entourage le plus proche.
Josette Torrent par exemple confie qu’elle n’a parlé de ses activités à personne, y compris à sa mère bien que celle-ci soit aussi dans la Résistance, dans un autre réseau. Celle-ci n’a été informée que lorsque le père de Josette a été arrêté suite à une dénonciation. Elle ne l’a jamais dit non plus à sa meilleure amie.
« Je n'ai pas peur de la mort »
Ces enfants font preuve d’un courage exemplaire dans les missions au cours desquelles ils sont confrontés au danger, ainsi que face aux autorités ennemies lorsque la situation tourne mal et qu’ils sont arrêtés.
Madeleine Riffaud, arrêtée après avoir abattu un soldat allemand, ne fournira aucun aveu bien que torturée pendant plusieurs semaines.
Ce courage, il accompagnera Henri Fertet et Guy Môquet jusque dans leurs derniers instants. Dans leur bouleversante lettre d’adieu, chacun appelle au courage et nous interpelle sur nos valeurs.
« Je vais mourir ! Ce que je vous demande, à toi en particulier petite maman, c’est d’être très courageuse. Je le suis et je veux l’être autant que ceux qui sont passés avant moi. » - Guy Môquet
« Je n'ai pas peur de la mort ; j'ai la conscience tellement tranquille. Papa, je t'en supplie, prie. Songe que, si je meurs, c'est pour mon bien. Quelle mort sera plus honorable pour moi que celle-là ? » - Henri Fertet

L’après-guerre
Vivre avec le traumatisme
Une fois la paix revenue, beaucoup sont restés dans l’anonymat.
Au lendemain de l’armistice, les résistants parlent peu de leur acte de bravoure, le traumatisme est encore vif.
Ils sont confrontés à ce cruel dilemme que Jeanine Morisse exprimait si justement :
« Si on en parle, on prend le risque de banaliser. Si on n’en parle pas, on prend le risque de l’oubli ». Après une longue réflexion, elle décidera finalement de témoigner.
Certains éprouvent un sentiment d’illégitimité pour parler de leurs actions, comme Robert Birenbaum qui a attendu ses 97 ans pour écrire ses mémoires sur cette période. « Je n’étais pas le colonel Rol-Tanguy. Ni un héros. Mais seulement un petit gradé de la Résistance qui n’avait fait qu’accomplir son devoir. Eux, c'étaient de vrais héros. ».
Le devoir de témoigner
Avec le temps, la volonté d’agir pour la conservation de la mémoire de ces événements tragiques, et le besoin de transmettre à la jeunesse les valeurs de liberté, d’engagement, d’amour pour la France finissent par prédominer.
Ainsi, nombreux sont ceux qui, finalement, se sont engagés dans diverses associations d’anciens Résistants et Maquisards ou en intervenant dans les écoles.
À l’heure des derniers survivants de cette sinistre période de notre histoire, il est de notre devoir de les honorer et perpétuer leur mémoire.
N’oublions pas cet ultime message de liberté et de bonheur de vivre adressé par Henri Fertet aux Français, quelques minutes avant son exécution :
« Je meurs pour ma patrie. Je veux une France libre et des Français heureux, non pas une France orgueilleuse et première nation du monde, mais une France travailleuse, laborieuse et honnête. Que les Français soient heureux, voilà l'essentiel. Dans la vie, il faut savoir cueillir le bonheur. » - Henri Fertet, Martyr de la Résistance, 27 octobre 1926 - 26 septembre 1943